lundi 4 décembre 2017
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kamel-daoud

Les 24 heures d’un Arabe sans pieds

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Les 24 heures d’un Arabe sans pieds : la nuit, regarder Al-Jazeera. Toute la nuit. Puis dormir avec une pensée allumée en chandelle pour les morts de Gaza. Le matin, se réveiller avec l’envie de se réveiller au 9ème siècle.

À l’époque où un Arabe était un vrai Américain, mais chez lui, au centre du monde et avec le reste du monde, qui parlait sa langue et était accroché à ses lèvres. Prendre son café par la taille et se confectionner un coucher de soleil matinal alors qu’il n’est que 7 heures du matin.
Puis aller au travail : lentement, avec la certitude valable depuis deux siècles, qu’on a raté l’essentiel. À savoir, inventer l’imprimerie après que le Ciel nous ait donné un Livre. Puis arriver au travail et rencontrer les autres. Les regarder. Les traverser de part en part en ne rencontrant personne au final entre les deux oreilles de chaque visage.
Soupirer doucement et repenser à Gaza. « Que faire ? » dit tout le monde à tout le monde. La réponse ne vient pas et, en réaction, un arbre fait tomber ses feuilles pour les faire feuilleter par ses racines, un jeune homme épouse sa chaloupe, une lampe à filament grille sa vie et un islamiste donne carte blanche à sa barbe pour qu’elle lui explique le cosmos.
C’est alors que tout le monde se met à parler. De qui et de quoi ? D’Al-Jazeera qui parle des Palestiniens qui n’ont même pas le temps de parler entre eux. Pour sauver la Palestine il fallait sauver Bagdad et, auparavant, Grenade et, plus avant, tous les autres Arabes, un par un jusqu’à Ismaël. « Ce n’est pas pour rien qu’il a été abandonné par son Père dans le désert », dit une voix hérétique. Depuis, chaque Arabe fait la même chose à ses fils. Un par un, le long des siècles. Moussa a été abandonné dans un berceau : il a fini dans un Palais. Ismaël a été abandonné dans le vide. Il n’en a pas fini de penser qu’il a failli être égorgé avant d’être remplacé par un mouton. « Avec un seul mouton, on peut sauver un seul Ismaël ». Cela explique l’égorgement de nombreux autres Arabes depuis cette date. À midi, l’Arabe va manger, l’air absent, le visage enroulé sous l’aisselle. Le pain a le goût des Gazaouis assassinés ces jours-ci. Chaque rassasiement ressemble à une traîtrise.
À 14 heures, l’Arabe regagne son boulot puis se souvient : va-t-il marcher dans la rue par solidarité ou ne pas le faire par lucidité ? Il n’arrive pas à trancher : sans jeu de mots, il a la conscience vive que la rue n’est pas la route, la chaussure n’est pas le destin, le sabre n’est pas la langue et le monde n’est plus son chameau.
À 14h30, l’Arabe sans pieds se souvient qu’il n’a même pas de pieds pour avoir des chaussures. « Pas de babouche contre Bush », se dit-il en grimaçant. C’est alors qu’il reçoit un SMS : il est invité à réciter une prière. Un second message l’invite à marcher même sans ses pieds. Un troisième, celui de sa femme, sa mère, son fils, son ministère, son amie, son ange compatible ou son opérateur, lui rappelle sa condition incompatible avec son désir de soutien inconditionnel à la Palestine.
À 15h30, il n’a pas tranché. Il sort donc marcher dans les bordures de la marche officielle. Ainsi, chevauchant mollement le trottoir, il participe à la marche sans descendre dans la rue. « À quoi servent les marches ? », se demandent d’autres Arabes qui le regardent. « À prouver qu’on a des pieds » lui dit un poème. « À menacer l’ordre public » répète un policier avec un haut-parleur. « À me faire sentir moins seul » dit un Palestinien, mais il est déjà mort parce qu’il vient de croiser Arafat cherchant un stylo magique. « À dénoncer les régimes », dit une banderole.
À 16 h, la marche se disperse comme écrit sur son front : au bout de la rue, il n’y a pas automatiquement une route, bien entendu. L’Arabe revient alors sur ses pas : jusqu’à la chute de Grenade en pensée, et jusqu’à son arrêt de bus concrètement. Ce fut alors le moment d’une tendre révélation métaphysique : « Le monde des Arabes est un arrêt de bus qui a arrêté les bus et l’Histoire ».
Comment vit-on dans un arrêt ? « Assis généralement, avec l’histoire qui passe par la tête et plus par les mains ». À 17 heures, le bus arrive. L’Arabe rentre chez lui dans un univers qui n’est plus le sien. Au seuil de la maison, il regarde sa femme qui regarde ses enfants qui regardent Al-Jazeera. Dans dix ans, ils feront comme leur père. Déjà, ils n’ont même plus de pieds comme lui. Tout juste leurs dernières paires de chaussures.
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