mardi 12 septembre 2017
Accueil » Chroniques » D’Eurêka Springs, écrit sur une véranda de bois et de brume
logo-amazigh24

D’Eurêka Springs, écrit sur une véranda de bois et de brume

 

«La route à partir de Kansas City était si longue qu’elle a tout découragé : les dernières villes, maisonnées, baraques, des stations-service puis la lente montée des collines. Ici, le monde s’est épuisé pour moi, au bord d’une véranda de bois, face à la forêt, dos à un feu. Pas une forêt morte, mais un sombre peuple d’arbres qui a des bruits d’animaux et des immobilités de sagesses anciennes : ours, cerfs et panthères. Les derniers vivants vus étaient de vieux paysans américains, silencieux dans un Mac Do aux odeurs de fritures froides. L’Amérique profonde. Celle qui fait la force de cet empire et sa cécité sur le reste du monde. Habillés grossièrement, réunis en famille. Que savent-ils de nous ?

Sur la véranda, face à l’abrupte falaise, il y a des arbres dessinés sur le papier diaphane de la brume; la forêt arrive peu à peu, comme en marchant dans les airs. Des feuilles rouges, rouille ou vert-gris qui donnent l’impression d’une saison unique qui joue avec des nuances. Le bruit des pluies éparses sur la toiture fait scintiller les branches mortes avec des gouttelettes. Le silence est pourtant parfait, malgré le ventilo de la chaudière en dessous des lattes de bois. Des écureuils viennent sautiller puis s’éclipsent dans un autre règne. Le petit village est traversé par une route unique avec des animaux sculptés dans les troncs de bois d’arbres sciés. Un panneau lumineux donne le nom du dernier habitant enterré : c’est un caprice des pompes funèbres ici, une façon curieuse de rendre hommage mais avec de la pub. Le village, en bas, à 10 mn de voiture, sert d’adresse à des sources thérapeutiques aussi et vit des touristes et des quêteurs de guérisons miraculeuses. Les gens y marchent avec lenteur et les rues sont pavoisées de statuettes d’animaux. On écoute votre langue avec intérêt car elle est étrangère dans cet univers lent d’horloge vieillie.

La forêt arrive car la brume se lève. Elle commence par des arbres nus, puis par d’autres, plus grands, verts et gris puis devient un immense océan presque noir, profond et qui n’a pas de nom dans la mémoire des hommes. Je m’impose de ne pas bouger. Rester là pour échapper au temps, contempler le versant innommé. Tout l’effort était d’échapper aux mots pour qu’ils ne viennent pas égratigner la surface limpide de l’heure. Ne pas abîmer le monde par un livre bavard et éparpillé. Laisser nu cet univers, là, sauvage dans le feu de l’inconnu, renaissant sans cesse dans la boucle de ses saisons, brûlant et froid comme un Dieu immobilisé. Il ne fallait pas bouger, ni remuer les feuillages dans sa tête. Enfin se reposer. Prendre un long souffle comme on tire sur une corde noueuse et grimper vers une conscience plus grande. Alimenter le feu. Rêver d’une guérison de la mémoire et du corps. Etre un arbre, souvent. Je veux remercier le père de mon ami qui m’a offert ces heures. Il a la barbe d’un Hemingway et un humour de grande intelligence. Sa vie a été si longue qu’elle a fini dans la tendresse.

L’arbre long est le premier pas d’une vie vers le ciel. Pour toujours immobilisé au début de son ascension. Arkansas »

Partagez cet article avec vos amis

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*

deux × trois =

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.