mardi 12 septembre 2017
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karim akouche

Jamais vous n’aurez la langue de ma mère !

« Pour liquider un peuple, on commence par lui enlever la mémoire. On détruit ses livres, sa culture, son histoire. Puis quelqu’un d’autre lui écrit d’autres livres, lui donne une autre culture, lui invente une autre histoire. Ensuite, le peuple commence lentement à oublier ce qu’il est, et ce qu’il était. Et le monde autour de lui l’oublie encore plus vite. » Milan Hübl, historien et écrivain tchèque.

Le racisme n’a pas disparu, il s’est métamorphosé. Certes, il n’est plus biologique, mais culturel. On hait l’Autre parce qu’on abhorre sa culture, son identité, ses coutumes, ses valeurs. Le racisme n’est pas inhérent à l’Occident, il existe partout sous des formes différentes.

En Algérie, il est de nature linguistique. Il est même inscrit, et clairement articulé, dans l’avant-projet de la nouvelle constitution. En effet, Abdelaziz Bouteflika vient de dévoiler, via son chef de cabinet, l’officialisation de la langue amazighe sous forme d’un baroud d’honneur fallacieux. Qui croira ce Machiavel en chaise roulante qui n’a pas hésité à violer la constitution algérienne pour se présenter à un quatrième mandat ? Qui lui fera crédit, surtout au sujet de la langue amazighe, lui qui a déclaré en 1999, avec véhémence et dédain, que « si elle devait devenir langue nationale, elle ne serait jamais officielle. Si elle devait devenir langue nationale, ce serait par voie référendaire ».

Ne nous méprenons pas : cette officialisation est un leurre, de la poussière aux yeux. Ceux qui versent dans un triomphalisme de mauvais aloi n’ont probablement pas bien lu les articles de l’avant-projet. Force est de constater que la langue de la reine Kahina y est privée de moyens et de volonté politique, rejetée comme une épave loin derrière le véritable gouvernail de l’État, la langue arabe. Après le Printemps berbère de 1980, la grève du cartable de 1994-1995, l’assassinat du chanteur Lounès Matoub en 1998 et les événements du Printemps noir de 2001 à 2003, après moult déceptions et colères, après les centaines de morts et les milliers de blessés, quel Berbère ne serait pas d’emblée offensé par le préambule de la constitution où est écrit que « L’Algérie, terre d’Islam, partie intégrante du Grand Maghreb, pays arabe, méditerranéen et africain, s’honore du rayonnement de sa Révolution du 1er Novembre et du respect que le pays a su acquérir et conserver… » ? Que découvre-t-on encore dans le projet constitutionnel de Bouteflika ? Article 3 : La langue nationale et officielle est l’arabe.

L’arabe demeure la langue officielle de l’État. Article 3 bis : Tamazight est également langue nationale et officielle. Article 178 (4) : Toute révision constitutionnelle ne peut porter atteinte à l’arabe, comme langue nationale et officielle. Au-delà des contradictions de logique que soulèvent l’article « la » et l’adverbe « également », le statut de l’Amazigh en Algérie n’a pas évolué ; il apparaît, encore et toujours, comme l’administré de l’Arabe. À croire qu’un nouvel ordre colonial règne dans l’Algérie post-coloniale. Le Code de l’indigénat se cacherait-il dans les institutions algériennes ? D’un côté, une catégorie de population est élevée au rang de citoyens et d’un autre, les Berbères sont considérés comme des citoyens de seconde zone.

Les apparatchiks d’Alger ignorent que la langue amazighe n’a pas besoin de leur administration pour s’épanouir. Aimée, défendue et nourrie par le peuple, elle rayonne dans les arts et la culture : en musique, au cinéma, en littérature, au théâtre, à la télévision, sur les réseaux sociaux… Les basses manœuvres du régime n’y feront rien. Certes, on peut soudoyer les hommes, les manipuler, leur rafistoler des lois, leur imposer des idéologies, pervertir leurs mentalités, les décourager, les menacer et les tuer, mais on ne pourra jamais voler sa langue au peuple. Tant d’empires et de langues ont disparu, mais la langue amazighe est toujours là. Fière et mystérieuse, comme les montagnes où elle fait retentir ses échos, elle survivra à toutes les injustices.

Karim Akouche, écrivain (Canada)

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