mercredi 17 mai 2017
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akouche NB

Lettre à mes démons algériens

Ça suffit ! Il faut que je dise les choses, les vraies choses, celles qui blessent, qui fassent sursauter. Je vous préviens : je ne sais pas flatter les ego ni brosser les bottes. Je nomme le mal, tente d’en saisir les sources, pointe du doigt les responsables. C’est mon métier de poète qui l’exige. Je ne triche pas, j’obéis au cœur. C’est lui qui construit les phrases, qui déroule le fil de la tragédie.

L’Algérie aux mille paradoxes, vaste pays parmi les grands désordres, petite destinée parmi les nations. Tout va mal, rien ne marche, tout stagne. Le peuple n’avance pas, ne recule point, il fait mieux : il creuse. Parfois il saute, applaudit et danse : fier d’être cancre, insignifiant et lourd. L’identité, l’économie, la religion, la culture… tout est mensonge : la démocratie est malmenée, l’école délavée, l’avenir entre parenthèses.

Comme Diogène, je me balade avec une lanterne en plein jour, dans les villes, dans les villages, dans les souks, à l’Est, à l’Ouest, au Sud. Je hurle : Où sont les hommes ? Où sont ceux qui disent non sans ciller, qui disent oui avec conviction. Où est le courage d’hier lorsque nos aïeux défiaient les avions français avec des fusils de chasse ? Où sont nos valeurs lorsqu’on chantait liberté, vérité et justice dans nos montagnes ?

J’observe le pays de loin et je constate avec tristesse : désert du savoir, torpeur de la raison, fureur de la foi, frustration de la jeunesse, folie des politiques et pleutrerie du peuple.

Le pays fourmille de sourds : dois-je aiguiser mes vérités et les lancer comme des javelots sur eux pour qu’ils m’entendent ? Il y a partout des aveugles : personne ne voit l’absurde, le chaos et la catastrophe qui se profilent. Il faut que je brandisse ma plume, que je la plante dans les plaies, pour que les miens ressentent la gravité du mal. Il faut que j’exhume les cadavres, interroge les martyrs, fasse éclater les barricades et les tabous.

Honte aux dirigeants qui ont imposé un fantôme au peuple ! Honte à celui-ci qui obéit à ceux-là ! Je n’accuse pas seulement les décideurs, mais aussi et surtout, et avec force, ceux qui les flattent. Les premiers ne gèrent les affaires de l’État qu’avec le consentement des seconds. Coupables les tyrans qui mènent le navire à la dérive, mais doublement coupable le peuple qui y embraque avec docilité. La responsabilité des uns est validée par l’infamie des autres. Et les élites, ces astres pâles qui prêchent la vacuité dans un ciel de boue, ne sont-elles pas responsables de la déliquescence de la société et de la confusion des idées et des rêves ?

Ça a commencé après l’indépendance, lorsque le peuple s’est tu quand la France a donné les clefs du pays naissant à ses pions. Ses derniers, au lieu de bâtir une nation sur des jambes solides, avec la langue et la philosophie du peuple, ont importé des lois et des mœurs d’ailleurs, d’Arabie et d’Égypte. Résultat : le peuple est égaré, il n’a ni personnalité ni repères, il ne sait plus où donner du chef, ses yeux et ses mains errent entre l’Est et l’Ouest, entre la Mecque et la Tour Eiffel, entre le halal et le haram. Trois fois « Arabe ! » a scandé Ben Bella, offensant ainsi les Amazighs, les autochtones, les hommes et les femmes libres du Djurdjura et des Aurès. Son successeur, Boumédiène, faux calque de Staline aux yeux glacials, semait la terreur dans les rues et les chaumières. Et puis les autres, ceux qui sont venus après, épigones sans vision ni charisme, entrepreneurs de bêtises et sorciers au nationalisme sournois, gavés aux sourates et aux hymnes fades, ont conduit le pays au naufrage. Le peuple, habitué à la paresse et aux chants des corneilles, avec ses notables plus doués pour la servitude que pour la critique, a basculé dans la guerre civile. Plus de dix ans que le pays offrait au monde un spectacle de râles, de balles et de morceaux de chair. Après un simulacre de réconciliation nationale, arrosée au pétrole et aux larmes des veuves, où les assassins fanfaronnaient et les résistants baissaient la tête, le pays est entré dans un long tunnel aux ténèbres épaisses.

akouche NB

Le ridicule ne tue jamais, mais l’absurde si. Celui-ci prépare la catastrophe. L’Algérie est un radeau perdu, elle agonise à l’image de son pilote moribond. Chaque fois qu’à la télé on montre le président crevant sur son fauteuil roulant, la nation est ternie et le peuple humilié.

Les Algériens, comme leur chef d’État, manquent de sérieux. Ils baignent dans l’infantilisme et la vanité. Leur théâtralité exagérée, leur patriotisme surfait et leur optimisme fourbe leur joueront des tours. La mondialisation est sans pitié, elle n’aime pas le cabotinage, elle exige du flair, de la lucidité et de la méthode. Les peuples aux destinées provisoires, faussement lyriques et irresponsables, n’ayant ni suite dans les idées ni grand rôle dans l’histoire, ne sont pas doués pour la résistance et la révolution. Leur sort se déroule en trois étapes : dépossession, dépression et décomposition. Dépossédés de leur âme, les Algériens, champions en haine de soi et en orgueil, sont en train de vivre la deuxième phase. Quant à la troisième, au rythme où vont les choses, je dirais, sans vouloir jouer au visionnaire, qu’elle n’est pas loin de se produire.

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