dimanche 20 août 2017
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karim_akouche

Schizophrénie algérienne

Foutez-moi la paix! Laissez-moi tranquille! Je ne suis pas terroriste. Je suis écrivain. Je ne porte pas d’armes. J’utilise un stylo. Je compose la musique avec des mots. Je veille. J’interroge les étoiles et le temps. Je veux comprendre. Je ne sais pas quoi. L’homme, ses tragédies, ses comédies, ses prouesses, ses bassesses. La vie est un mystère. Le mort tombe-t-il dans le néant? Que signifie l’éternité? Pourquoi la lumière? Pourquoi la nuit? Les réponses se trouvent-elles dans le jeu des mots ou du hasard?

Je dialogue avec les jeunes et les vieux. Nous avons beaucoup de choses à nous raconter. Ils ont leurs idées, j’ai mes énigmes. Ils me disent ce qui les tracasse, je leur parle de ce qui me chagrine. Je leur raconte mes exils et mes colères. Ils me parlent de leurs rêves, de leurs craintes. Des monstres pullulent en Algérie. La raison sommeille. La foi redouble de folie. Les ténèbres sont épaisses. L’air manque de poésie. La raison est étouffée par le péché. Allah est partout, le bon sens nulle part. Le citoyen est tué par le croyant. L’individu par la communauté. L’écriture par le folklore. L’avenir par le passé. Les valeurs par le consumérisme.

Foutez-moi la paix! Occupez-vous des fous, des tueurs et des voleurs! Laissez-moi parler! Mon cœur ne triche pas. Il me dicte les mots. Ils sont tranchants. Ils disent la révolte des enfants. Ils dénoncent la trahison des cheikhs. Je suis en colère. Contre les assassins du savoir. Contre les tabous et la rouille des esprits. J’écris ce que je ressens. Je reviens du Nord. Les idées chargées de neige et de vitesse. Je fais une halte chez les miens. J’aime mes montagnes, les grillons qui jacassent, la galette de ma mère, les oranges et les nèfles, le couscous, le genêt, la lavande. Je hais le qamis et le képi. C’est plus fort que moi. Le bâton et la barbe gouvernent mon peuple. Je refuse la servitude. Je hais l’injustice. J’aime la liberté. Même si elle n’existe pas, je la fabrique avec mes rêves. J’improvise des images. Je les grave dans mon cerveau. Je suis artiste, un peu fou, un peu vagabond. J’aime le suspense et les hautes émotions.

Le stress pousse dans les rues et les cafés maures. La frustration est partout. Les hommes vivent loin des femmes. Les cinémas sont fermés. L’École est un amas de déchets. Les ronces étouffent les idées. L’État et ses séides ont échoué. Les démocrates sont une espèce rare. Je ne les trouve nulle part pour chanter l’avenir avec eux. Les uns se cachent pour ne pas mourir. Les autres hibernent pour ne pas devenir des fossiles. Ils sont gros gras et sûrs de leur lâcheté. Ils veillent sur la mangeoire. Quand le ventre est plein, la tête chante. C’est dit dans un dicton populaire. Rien à chercher. Tout est là. Dans la prose. Au détour d’une chanson. Il suffit de constater. Observer le chaos. Écouter les jurons.

L’Algérie est une pièce de Shakespeare ratée. C’est un bazar surchauffé, ou un cauchemar climatisé. Un gouvernement d’incultes qui dirige 40 millions de captifs. Les gens sont trop fiers pour se révolter. Ils détestent la France et chérissent leur Machiavel en fauteuil roulant. Ils n’ont rien à gratter de la liberté et de la science. Tout est maktoub. Le fatalisme est un courant philosophique. Tout est simple. Tout est stupide. Il suffit de balbutier des sourates pour penser le monde et ses secrets. Le savoir est dans l’instinct. L’homme vient de la terre, la femme des côtes de l’homme. Même s’il y a des contradictions, il faut faire avec le Livre saint.

L’esprit critique, comme le vin ou le porc ou la musique, c’est haram. Tout ce qui fait travailler les neurones est nocif. Le cerveau se nettoie avec les prières et surtout pas avec les mathématiques. Pas la peine de comprendre, il faut réciter les sourates et égrener des chapelets. Des versets, des versets et rien que des versets. Tout ce qui vient de l’homme est suspect: ses lois, son art, ses droits, son éducation, sa souveraineté. Ici les hommes ont plus de fierté que de principes. Leur arrogance est greffée à leur sexe, leur intelligence à leurs muscles, leur bonheur à l’au-delà.

La corruption est un sport national. Ministres, militaires, préfets… tout le monde profite. L’Algérien ne produit presque rien, il achète tout. De l’oncle de Gaulle et de tata la Chine. Son argent est une offrande d’Allah, il le cueille des entrailles du désert. Cela ne sert à rien de travailler, il faut se morfondre et attendre. Attendre le soleil et le mauvais temps. Tout vient seul. Il suffit d’offrir son front à la terre et ses fesses aux étoiles. Tricher, voler, trahir, ce n’est pas si grave puisque Dieu pardonne tout. L’alcool et le sexe se vendent sous la table. Le tabou côtoie le halal. Tout doit se faire en cachette car on est des bons musulmans…

Laissez-moi exprimer mon délire. N’en soyez pas offensés. La guerre civile guette. Le pétrole ne se vend pas cher. Les caisses sont vides. La paix sociale ne durera pas. C’est une question d’années ou de mois ou de jours… Foutez-moi la paix! Je suis poète. Je ne suis pas terroriste. Je ne me tairai pas. J’écris pour dire la folie de l’Algérie et de ses hommes.

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