vendredi 8 septembre 2017
Accueil » Entretiens » Yasmina Khadra : J’ai découvert que la trahison est un sport national.
Yasmina-Khadra_3506

Yasmina Khadra : J’ai découvert que la trahison est un sport national.

L’écrivain algérien et ancien candidat à la présidentielle Yasmina Khadra dresse un portrait cinglant de l’Algérie. Interview.

Votre roman « Qu’attendent les singes » est une plongée dans l’Algérie, dans le cœur d’un système étatique où se mêlent des hommes de l’ombre qui font et défont des vies et des carrières, des luttes d’influence, des pots-de-vin assumés. Quelle est la part de vérité ?

Yasmina-Khadra_3506

– Tout est vérité. C’est une radioscopie de l’Algérie d’aujourd’hui. Je n’ai rien laissé au hasard. Le problème n’est pas politique, il est moral. Le déni de soi, l’absence de discernement, la démission, la trahison ont fait que le régime actuel continue de sévir en toute impunité. Pour moi, il y a deux Algérie : celle du peuple qui est complètement ignorée, vilipendée et celle des prévaricateurs et des prédateurs qui n’arrêtent pas de se découvrir une force inouïe alimentée par le fatalisme qui nous fait croire que tout est perdu et verrouillé.

Il y a ce personnage cynique, directeur de publication d’un puissant journal, qui sert de marionnette consciente à un pouvoir sans scrupules. Ed Dayem existe-t-il vraiment ?

– Le directeur de la chaîne de télévision Ennahar est le portrait craché de Ed Dayem. Il est la force de frappe médiatique du système. J’en fais personnellement les frais car aujourd’hui, je fais l’objet d’une cabale en Algérie. Cette chaîne m’insulte, affirme que j’insulte les Algériens à travers mon livre et que la France est derrière moi. Il y a une connexion permanente entre le régime et ses sbires et ces derniers savent exactement ce qu’ils doivent faire et comment. Ce qui les encourage davantage c’est le silence complice des « bonnes consciences », parmi eux les écrivains et les artistes que j’ai aidés grâce à mon poste de directeur du centre culturel algérien. J’ai toujours été seul et je reste seul. Nous assistons à la subtilisation d’une nation, à la régression, à la lutte permanente contre le talent et le génie, et la chasse des consciences se poursuit en toute impunité. Pourquoi ? Car nous n’avons pas cette solidarité qui nous permettrait un jour d’affronter le système algérien.

Comment voyez-vous les Algériens ?

– C’est un peuple magnifique mais qui se complait dans sa convalescence. Il a peur car on lui a dit que si le système partait, ce serait le retour de la violence, le chaos, alors qu’il sort à peine d’une tragédie terroriste. Il faut se rappeler que dans l’arrière-pays, les populations ont été seules face à leurs malheurs, face aux assassinats, elles sont profondément traumatisées et voient ce qui s’est passé en Libye et en Syrie. Elles préfèrent la stabilité à l’émancipation et à la modernité. C’est une désertion. Je ne peux pas leur en vouloir, mais je suis agacé par leurs silences. Il est temps pour elles de réagir et de comprendre que leurs destin est entre leurs mains et non confié à des gens qui ne pensent qu’à eux-mêmes.

Pourquoi pensez-vous que vous dérangez en Algérie ?

– Les poètes ont toujours dérangé les souverainetés crapuleuses. Je ne suis pas le premier. Je dérange parce que je refuse ce qui est dégradant pour le peuple algérien. Je me suis battu avec les armes pour ce pays pendant huit ans contre le terrorisme, j’ai porté sa littérature dans le monde entier. Et il y a des prédateurs qui pensent que je fais ça pour gagner ma vie. Mais j’ai des millions de lecteurs !

Vous avez décidé de vous présenter à la présidentielle alors que vous dénigrez le système. Comment assumer cette contradiction ? Comment pensiez-vous déverrouiller un système tenu d’une main de fer par l’armée, les services de renseignements et le clan de l’actuel président ?

– Il y a trois façons de régner : servir, se servir ou asservir. Moi je veux servir ce pays que j’aime. J’ai vu ce pays souffrir, je l’ai vu à deux doigts de disparaître. J’ai fait huit ans de guerre, un voyage au bout de l’enfer. J’ai perdu des hommes, des amis, et à la fin je suis sorti indemne. Pour moi, la seule façon de légitimer ma survie est de continuer de servir ce pays. Je donne ce que je pense avoir de meilleur en moi. Mais il se trouve qu’en politique, il n’y a que des prédateurs, des commis voyageurs, des carriéristes.

J’ai appris à mes dépens pendant la campagne que c’était un système verrouillé mais pas invulnérable. Si les Algériens pouvaient se rassembler autour d’un idéal et réfléchir à ce qu’ils veulent pour les générations de demain, le système partirait en un claquement de doigts. Car c’est un géant aux pieds d’argile. Le pouvoir algérien est une île flottante.

Quels sont les obstacles qui vous ont barré la route de la candidature ?

– Le temps, d’abord. Le code électoral nous interdisait de provoquer des meeting. Mais comment sensibiliser les gens si on ne peut pas leur parler ? Le temps était trop court pour un candidat libre qui n’a ni les réseaux, ni les moyens pour installer des comités de soutiens, louer des bureaux. J’ai tout payé de ma poche.

J’ai fait 10.000 kilomètres par route, je suis allé dans les villages, les villes et les hameaux. J’ai été très bien reçu. J’étais persuadé d’obtenir non pas 60.000 signatures mais 600.000 ! Il y avait un tel enthousiasme, on croyait en ma sincérité. Et cela a été comme une flammèche. Ca a flambé et ça s’est éteint. Les populations se sont dit que j’étais trop fragile pour résister. Ils me voyaient perdant. C’est ce qui m’a touché le plus : de croire qu’une bataille est perdue avant même qu’elle soit engagée.

Et puis il y a eu l’infiltration. Des gens sont venus me proposer leur aide. Je les ai cru, je les ai installé dans des bureaux, je leur ai donné les formulaires pour les signatures. Or c’étaient des gens qui travaillaient pour le système. Ils ont disparus, ne répondaient plus à leur téléphone. J’ai perdu comme ça beaucoup de signatures, notamment dans l’Oranie, dans ma région. J’ai eu 50 signatures à Aïn Témouchent. Un département d’au moins 350.000 habitants. Et pourtant, quand je vais là-bas, les gens sortent de partout pour venir me remercier d’avoir fait découvrir cette région à travers « Ce que le jour doit à la nuit ». A Bel Abbès, j’avais le plus grand groupe de soutien, je n’ai eu que 42 signatures. A Mostaganem, rien. J’ai découvert que la trahison est un sport national.

Qui soutenez-vous aujourd’hui ?

– Je soutiens tous ceux qui sont contre ce système que je veux voir disparaître. Mais il n’y a pas une vraie solidarité. Chacun fait sa guerre dans son coin, ce sont des énergies morcelées, fragmentées, éclatées, qui se retournent contre elles même car elles n’ont pas véritablement un socle ou un réceptacle capable de les porter et de les concrétiser sur le terrain. On n’a pas la culture de la solidarité, du combat commun. C’est ça qui permet à un système algérien, à un système fantoche, un stalinisme rudimentaire et quelconque de prendre cette stature de géant. Car en face il n’y a que des îlots, des foyers de résistance minimes qui s’éteignent d’eux-mêmes.

Vous êtes toujours en poste à la tête du centre culturel algérien malgré vos critiques et votre candidature…

– Je suis ici depuis six ans. Je ne sais pas à quoi ils jouent en me gardant ici. J’ai vu des ministres limogés en une heure juste parce qu’ils ont dit un mot déplacé. Je suis curieux, j’attends de voir. Je ne comprendrais pas qu’après l’élection, ils me maintiennent ici. Je pense qu’ils n’ont pas besoin de moi, mais ils ont besoin de défigurer mon image. Ils veulent faire entendre que je suis acheté par le pouvoir. J’ai été piégé dès lors que le président m’a proposé le poste. Je pensais sincèrement qu’il voulait se rapprocher des intellectuels.

Abdelaziz Bouteflika vous a-t-il déçu ?

– J’ai été le premier à le soutenir ! Pour moi Abdelaziz Bouteflika était un conjurateur qui pouvait nous aider à chasser les vieux démons. J’y croyais comme pas possible. On attendait un homme providentiel. Pour moi, il avait fait une traversée du désert et s’il était revenu c’était pour sauver son pays. Je l’ai défendu, je me suis battu physiquement ! J’ai attendu. Mais ce n’est pas lui qui a permis la paix civile. En 1999, le terrorisme prenait fin. Il est juste arrivé au bon moment. Il m’a déçu parce que l’histoire lui ouvrait les portes, il n’avait pas besoin de tomber aussi bas.

Dans ce contexte assez sombre que vous dressez de l’Algérie, voyez-vous tout de même certaines choses positives ?

– Certainement. Les Algériens ne veulent plus entendre parler d’islamisme. Mais il y a eu très peu de choses positives. On ne peut pas attendre d’un dépotoir de sentir bon un jour.

Propos recueillis le mardi 8 avril par Sarah Diffalah – Le Nouvel Observateur

 

Source

Partagez cet article avec vos amis

Un commentaire

  1. tamazgha orientale

    je me rappelle avoir entendu yasmina khadra repondre à une journaliste française qui lui demandait s’il craint qu’un jour l’armée algerienne puisse tirer sur le peuple algerien ? et yasmina de lui repondre que non car l’armée algerienne est une armée polpulaire et elle n’a rien avoir avec les armées arabes . il vient d’apprendre malheureusement pour lui que l’armée algerienne est disposée à servir n’importe quel despote et n’importe quel regime et qu’elle n’a rien de mieux par rapports aux armées les plus corrompues du monde. Il a fallu qu’il soit rejeté par tout son entourage et par le systeme pour realiser que les algeriens sont tous des traitres. Mais c’est trop tard monsieur yasmina khadra. Lorsque l’armée algerienne avait tiré à balles explosives tuant 128 kabyles , tu ne tenais pas ce discours d’indignation,et Bien au contraire tu reprochais les revendications des kabyles et tu les traitais de separatistes manipulés par des mains etrangeres. C’est vraiment trop tard monsieur yasmina khadra, tu a perdu toute credibilité à mes yeux .

Laisser une réponse

Votre adresse email ne sera pas publiéeLes champs requis sont surlignés *

*

huit + six =

La modération des commentaires est activée. Votre commentaire peut prendre un certain temps avant d'apparaître.